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"4 pattes": La marche de l'intelligence ! Version imprimable Suggérer par mail
Le Monde de l'enfance - n°1 - octobre/novembre/décembre 2007
30 ans après les découvertes de Gavin Bremner, une psychologue confirme le lien entre le début de la motricité et la mémoire de l’enfant. L’acquisition du quatre pattes génère ainsi de profonds changements cognitifs, même lorsque l’enfant reste immobile. L'occasion de revenir sur le célèbre test de Bremner et les enjeux de la marche à quatre pattes. Par Valérie Buron

 

Un jour arrive où le moment­ est venu pour l’enfant de partir à la conquête du monde sur ses quatre membres. Une première étape avant la marche, qui va lui permettre d’explorer son environnement à loisir, de découvrir de nouvelles sensations et émotions. Et de tester son intel­li­gence et ses relations humaines. « Le 4 pattes est une étape importante dans le développement de l’enfant. Les enfants qui ne le font pas présentent parfois des troubles de la marche. Ils sont généralement plus patauds que les autres » nous confie Laurence Vaivre-Douret, Professeur­ en psychologie du développement et psychomotricienne à Paris X. Car qui dit « 4 pattes » dit « équilibre » et « synchronisation », habiletés indispensables pour marcher ou attraper un objet.


Les sens en éveil.
« Dans les deux cas, l’enfant utilise les deux côtés – gauche et droite – de son corps qu’il doit apprendre à coordonner avec les deux hémisphères – gauche et droit – de son cerveau » poursuit la spécialiste. C’est donc en vadrouillant que le jeune explorateur va découvrir son environnement, de manière bien plus enrichissante qu’en restant passivement à regarder le monde du haut de sa chaise haute ! Il va s’émerveiller de ce qu’il voit, entend, touche. Bref, il va mettre ses sens en éveil… Et cela, de son propre chef ! Le carrelage est froid et glissant ? Alors, la prochaine fois, il se méfie­ra pour ne pas déraper ! Si la moquette est confortable, il se sentira en sécurité et ira plus assurément vers elle. Grâce à ces nouvelles­ expé­riences, il déve­lop­pe­ra des sentiments nouveaux­ : méfiance­, confiance, sécurité, etc. « Maîtriser­ son corps, c’est aussi­ pouvoir maîtriser ses émotions. L’enfant­ doit être à l’aise dans son corps pour l’être dans sa fonction affective à l‘autre » note Pr Vaivre-Douret.


Stimulations.
Ce mode de dépla­cement apporte donc beaucoup plus qu’un premier pas vers la marche. Il stimule­ le cerveau du bébé en plein déve­lop­pement. Le 4 pattes change aussi la façon dont l’enfant interagit avec le monde. Il va prendre des points de vue différents sur les objets qu’il rencontre­, ce qui le changera des objets que ses parents lui donnent toujours de la même manière. « De ces expériences, l’enfant en tire les éléments importants à retenir, par exemple, comment marche­ un jouet qui l’intéresse et quels sont ceux qui ne lui apportent rien. Il pourra aussi transférer une connaissance acquise dans un contexte à un autre contexte » explique­ Jane Herbert­, du Département de Psychologie­ de l’Université de Sheffield. Exemple : dans ses expériences, la spécialiste de l’enfant montre aux petits de 8-9 mois qu’en pressant sur un bouton posé à côté d’une photographie d’une vache noire et blanche, alors la vache beugle. Si le petit observateur sait se déplacer à 4 pattes, alors confronté le lendemain à un dispositif comparable, il saura s’adapter. Par exemple, face à la photo d’un canard orange, il sera tenté d’appuyer sur le bouton posé à côté pour entendre l’animal cancaner. Sa mémoire aura fait preuve d’une grande flexibilité, dont ne seraient pas pourvus les enfants n’ayant pas acquis le 4 pattes. Le bébé ne serait donc pas si amnésique qu’on peut le croire. Pour Jacques Vauclair, Professeur à l’Université de Provence et Directeur du Centre PsyCLÉ, « l’amnésie infantile, qui postule que l’enfant ne pourrait pas se souve­nir de ce qu’il a vécu avant deux ans, est relative. En fait, s’il paraît amnésique, c’est que le contexte dans lequel il a vécu les événements a changé. Car lorsqu’on le replace dans un environnement qui reproduit au maximum les conditions initiales, l’enfant arrive très bien à s’en souvenir ».

Permanence de l'objet.
Autre apport­ du fait de se mouvoir librement : savoir qu’un objet existe toujours, alors qu’il n’est plus présent dans notre champ visuel. C’est ce que Jean Piaget appelait « la permanence de l’objet ». Le Pr Vauclair décrit une expérience classique en psychologie réalisée par Gavin Bremner en 1978 (illustration ci-dessus), testant­ la tâche du célèbre psychologue Piaget dans laquelle l’enfant­ doit retrouver un objet complè­tement caché­. Vers 8-9 mois, il réussit le défi dans une situation particulière. L’enfant­ fait un codage de l’espace allocentré (centré sur l’objet) plutôt qu’égocentré (centré sur lui). C’est-à-dire qu’il ne doit plus rappor­ter ce qu’il voit par rapport à lui, comme le font la plupart des enfants en bas âge. Et c’est en bougeant qu’il arrive à modifier son point de vue. La preuve : « le test de la permanence de l’objet est réussi beaucoup plus tôt par les singes. Les primates acquièrent une locomotion autonome bien plus tôt que l’enfant humain » ajoute Jacques Vauclair. La locomotion a donc un effet avéré sur un ensemble d’activités cognitives : codage de l’objet, codage de l’espace, mémoire des actions, développement des sens, des émotions, et ce n’est pas tout ! La préhension aussi se met en place. « En allant chercher des petits objets, l’enfant développera la « pince », l’adaptation de la main aux différentes tailles de l’objet » précise Pr Vaivre-Douret. Sans oublier le langage, comme l’explique Dr Herbert : « les enfants qui font du 4 pattes ont en général plus de vocabulaire à l’âge de deux ans : des mots d’interdiction (comme « non », « ne fais pas », « chaud », « attends ») et des mots de description de l’environnement ».

Etape par étape.

La durée du 4 pattes­ est en général plutôt courte et peut se chevau­cher avec le redressement. Rien de mathématique là-dedans, c’est l’enfant qui décide : le 4 pattes peut s’estomper très vite si l’enfant se sent à l’aise dans la marche. Par ailleurs, certains enfants, « contrariés » dans leur phase de 4 pattes par des parents un peu trop pressés de les voir debout, y reviennent après avoir commencé à gambader. Alors, pas d’inquiétude si votre bambin se met très vite debout tout seul, sans votre aide ! C’est simplement qu’il est précoce ! Il découvrira avec la marche ce qu’il n’a pas fait à 4 pattes. En revanche, pour Laurence Vaivre-Douret, il faut éviter de le forcer à se mettre debout ou trop l’y encourager : « L’enfant recherche en général activement la solution. Il voit les adultes marcher et a naturellement envie de les imiter. Il y a une continuité logique entre le 4 pattes et la marche. L’enfant va d’abord se rele­ver en chevalier servant, en posant un genou­ à terre et en se relevant par étapes ». La première d’entre elles se joue dans la façon dont il est couché. « Sur le ventre, il cherche à se redresser, à se retourner, alors que sur le dos, il sera moins tenté par le 4 pattes. De plus, lorsque les parents voient leur bébé sur le dos, ils ont tendance­ à tendre­ les bras pour le prendre ». La meilleure façon de le laisser se redresser est encore de le laisser faire son expérience au sol et d’aménager son environnement pour qu’il puisse s’accrocher, s’appuyer sur un support.

Le trotteur.
Et quid du trotteur, ce « déambulateur » pour bébé, également appelé Youpala ? C’est certain, il stimule son cerveau : « avec un trotteur , l'enfant apprend qu’un objet qui était à sa gauche avant qu’il ne tourne de 180° a changé de côté. De même, le trotteur peut être efficace pour des enfants qui échouent au « test de la falaise visuelle », le test vérifie la bonne perception de la profondeur chez les tout-petits. Il suffit d'une 40 heures­ de pratique du trotteur pour que ces enfants­ qui avaient codé l’espace à partir de perspec­tives et de points de vue différents, finissent par le réussir. Toute activité qui encourage diverses prises de perspective est bénéfique ». Mais attention, une aide à la marche telle qu'un Youpala n’est pas bénéfique à la posture de l’enfant. Le Pr Vaivre-Douret met garde les parents : « le trotteur déstabilise l’organisation naturelle du développement, déforme la marche et le repérage de son centre de gravité. Ce qui ne pe ut faire que retarder la vraie marche­. Avec cette aide à la marche, l’enfant doit gérer­ de nouvelles informations sur un objet­ artificiel, une sorte de parachute qu’on lui ajoute. Si certes cela le rassure, cela lui enlève aussi une autonomie ». Même son de cloche pour le Dr Herbert : « Si les enfants qui utilisent un Youpala sont aussi performants sur des tests cognitifs que ceux qui marchent à 4 pattes, l’utilisation de l’appareil n’aide pas à développer le 4 pattes parce qu'il repose sur un mouvement des jambes tandis que le 4 pattes requiert une combinaison des bras et des jambes ». Ainsi, ces études récentes sur la motricité des enfants remis en perspective avec les grandes découvertes de la psychologie moderne­ semblent particulièrement utiles­ pour les parents­ qui ont tendance­ à surprotéger leur enfant sans le laisser gambader à sa guise… Une perspec­tive scienti­fique plus fondamentale sera de comprendre dans les prochaines années, comment et à quelle période se noue le tissu neuronal qui relie mémoire et action. ♦