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L’influence psychologique des prénoms Version imprimable Suggérer par mail
Longtemps négligée en France, l’influence des prénoms commence à intéresser les psychologues. Ce choix des parents, casse-tête ou véritable coup de cœur, est loin d’être anodin car le prénom peut avoir une incidence psychologique importante pour le développement de l’enfant. Décryptage avec la parution récente du livre « 100 petites expériences de psychologie des prénoms ». MC


Nicolas Guéguen
est docteur en psychologie sociale et professeur à l'université de Bretagne-Sud.



Si la psychologie des prénoms est un thème de recherches abondant Outre-Atlantique, où The American Name Society étudie l’influence des noms et prénoms depuis 1951, la recherche française ne s’y intéresse pas. « Les psys ont longtemps considéré ce thème non conventionnel, pas sérieux. » explique Nicolas Guéguen, docteur en psychologie sociale, soit la psychologie appliquée aux interactions sociales, et professeur à l’université de Bretagne-Sud. Pourtant, il existe une véritable psychologie scientifique des prénoms qui réunit des psychologues, des sociologues et des linguistes qui fournissent des connaissances solides, tant théoriques qu’appliquées, sur cette discipline.

Estime de soi.
Une étude américaine datant de 1946, reste la référence. Elle a permis de dresser la liste des critères d’auto-appréciation du prénom : la sonorité agréable, la prononciation aisée, le fait qu’il soit court et qu’une personne aimée le porte également. Et si ces critères affectaient la personnalité ? Le Professeur Charles Joubert (University of North Alabama) s’est penché sur cette question. Dans une étude de 1991 (1), il a observé qu’il existait une corrélation positive entre l’appréciation de son propre prénom et l’estime de soi. Plus récemment, ce résultat a été complété : à l’estime de soi s’ajoutent la satisfaction dans la vie, une humeur plus positive, une plus grande proportion de temps à être heureux. Au contraire, les spécialistes observent qu’un enfant dépréciant son prénom souffrait plus de solitude. Toutes ces études font état de corrélation et ne prétendent pas donner des relations directes de cause à effet entre un prénom et l’état émotionnel de son porteur.

De l’importance de la sonorité
En 2004, Amy Perfors, alors chercheuse en sciences cognitives au Massachusetts Institute of Technology (MIT) à Boston, a mis en évidence que certaines sonorités influencent la perception de l’attrait physique d’une personne. Elle a utilisé 24 photographies de visages d’hommes et de femmes auxquelles elle a attribué différents prénoms. Une petite expérience a été proposée à des internautes sur un site américain de rencontres (www.hotornot.com) : la chercheuse leur a demandé d’évaluer la ...

Renforcement positif par l’autre.
On ne peut de fait ôter de cette problématique psychologique l’aspect social : le prénom, que l’enfant distingue parmi d’autres mots dès quatre mois (2), est le premier élément que l’individu donne sur lui-même à autrui. Ce mélange de consonnes et de voyelles qui le distinguera toute sa vie peut affecter l’estime de soi également par la multiplication ou non de micro-renforcements positifs venus de l’extérieur. Car le prénom est une variable sociale qui fait l’objet d’un traitement et d’une évaluation, souvent inconscients, par autrui. Un critère original d’appréciation est la sonorité (voir De l’importance de la sonorité). « Certains prénoms accrochent : les adultes et les copains y associent des valeurs positives. » rappelle Nicolas Guéguen, également auteur de « 100 petites expériences de psychologie des prénoms ». L’évocation d’un prénom qui plaît à la majorité sera donc accompagnée d’une remarque valorisante ou d’un geste de tendresse, une main passée dans les cheveux de l’enfant par exemple. « Un prénom rare, difficile à prononcer, provoquera des questions, des moqueries, ou encore des froncements de sourcils. Cette situation sera vécue des milliers de fois par l’enfant. » Il existe donc un cercle vertueux : un prénom qui plait engendrera des réactions positives de l’entourage qui viendront renforcer l’auto-appréciation de l’enfant.

Désirabilité sociale.
Les réactions d’autrui reposent sur la « désirabilité sociale » du prénom. Là, les chercheurs sont parvenus à dégager une règle. Plus un prénom est fréquent, plus il sera apprécié car la familiarité engendre souvent la préférence. Un exemple donné par Nicolas Guéguen : sollicités par courrier électronique pour répondre à un questionnaire, 72 % des étudiants acceptent la requête si le prénom du demandeur est le même que le leur, contre 44 % si le prénom est totalement différent. Un prénom classique, fréquent, serait donc l’idéal. Un bémol cependant. La notion de rareté est relative. Si un prénom rare ou peu désirable peut être souvent synonyme de handicap social, il est parfois associé à une réussite. Celle-ci aurait comme moteur le fait que le propriétaire du prénom a le sentiment, valorisant, d’être porteur d’une grande singularité. Comme le précise Nicolas Guéguen, « contrairement à ce que l’on pourrait croire, nous vivons dans un monde très clos. Un prénom rare dans un milieu social ne l’est pas dans un autre ».

Critères esthétiques libres
Des prénoms courts, originaux et surtout très divers. Cette diversification résulte, selon les sociologues, d’une volonté de singularisation, liée à l’individualisation de la société. Mais aussi d’une modification de la loi qui s’est assouplie depuis 1993 et précise que les parents sont libres de choisir le prénom qui leur plait, sauf s’il va clairement à l’encontre de l’intérêt de l’enfant. La mondialisation, elle, effraie si bien que des prénoms régionaux, qui ancrent l’individu dans ...
Une histoire de milieu social.
Dans son livre Les Clés du destin, Jean-François Amadieu, directeur de l’Observatoire des discriminations à Paris, avance que le prénom peut stigmatiser au même titre que le physique. En clair, s’appeler Loana ou Caroline n’a pas le même impact social. Le prénom peut donc être considéré comme un facteur, faussement anodin, d’inégalités des chances. Enzo, prénom en vogue à l’échelle hexagonale, est, par exemple, absent du Bottin mondain, contrairement à Baudoin, Théophile, ou Philomène, second prénom attribué en 2006 dans cet annuaire élitiste. Le prénom est donc inscrit dans un groupe social. Qu’on ne s’y trompe pas, un prénom ne peut pas être à lui seul un sésame de réussite. « Le prénom ne peut servir à changer de milieu social. Nommer un garçon Charles-Edouard dans un milieu ouvrier serait l’exposer à des railleries des enfants issus du même milieu » prévient Nicolas Guéguen.

Réfléchir puis choisir.
Aujourd’hui, Emma, Léa, Louanne ont des camarades de crèche qui se nomment Enzo, Mathis ou Noah (voir Un point de vue sociologique). Ce sont les prénoms les plus attribués en 2007. Cette tendance, prénoms courts et originaux, s’est poursuivie en 2008. Et l’avenir ? Nicolas Guéguen ose devenir devin : « Il y aura de plus en plus de diminutif. Dans quelques années, des garçons s’appelleront Nico ». Le chercheur en psychologie sociale parie également que d’ici une dizaine d’années les prénoms seront devenus un simple assemblage de lettres ou de syllabes.♦

 

Pour aller plus loin
Joubert,« relationship of liking of one’s given names to self-esteem and social desirability », Psychological reports, 1991.
Mandel, Jusczyk, Pisoni « Infant’s recognition of the sound patterns of their own names », Psychological Science, 1995.
Psychologie des prénoms par Nicolas Guéguen, Dunod, 2008
Les clés du destin. École, amour, carrière par Jean-François Amadieu, Odile Jacob, 2006