memoire humain

Comment agir sur les troubles de la mémoire?

Des recherches neurologiques très récentes suggèrent qu’à côté des mécanismes de dégénérescence cérébrale, il y a des mécanismes de plasticité dans le cerveau des patients Alzheimer. Si le cerveau est capable de se réorganiser, au moins en partie, les prises en charge portant sur la mémoire peuvent être plus efficaces. Rencontre.

LMI : On peut aujourd’hui agir sur les troubles de mémoire présents dans la maladie d’Alzheimer. Comment en est-on arrivé à cette conclusion ?

Martial Van Der Linden : Depuis dix ans, on sait, grâce à la recherche clinique, surtout neuropsychologique, que la maladie d’Alzheimer ne touche pas tous les processus intellectuels et que certains aspects du fonctionnement cognitif restent préservés. Les cliniciens se sont donc éloignés de l’approche uniquement déficitaire de la maladie d’Alzheimer : l’objectif est d’optimiser le fonctionnement psychologique et social des patients en exploitant les capacités préservées et les facteurs capables d’améliorer leur performance. La mise en place d’interventions cognitives est d’autant plus pertinente que des progrès considérables ont été réalisés dans le diagnostic précoce de la maladie. Les intervenants rencontrent ainsi des patients à un stade de plus en plus précoce, encore autonomes, conscients de leurs difficultés, et parfois professionnellement actifs, et qui sont dès lors en attente d’une aide leur permettant de vivre mieux dans leur environnement. Des recherches neurologiques très récentes suggèrent qu’à côté des mécanismes de dégénérescence cérébrale, il y a des mécanismes de plasticité dans le cerveau des patients Alzheimer. Si le cerveau est capable de se réorganiser, au moins en partie, les prises en charge portant sur la mémoire peuvent être plus efficaces.

LMI : Quelles sont les principales prises en charge ?

Martial Van Der Linden : Il existe trois orientations principales pour la revalidation des troubles de la mémoire :
1. Apprendre au patient à utiliser plus efficacement les dimensions préservées des systèmes mnésiques qui sont déficitaires. Par exemple, on peut faciliter la mise en mémoire de certaines informations en utilisant un « encodage » moteur (faire faire au malade, plutôt qu’expliquer verbalement), puisque la mémoire épisodique motrice reste longtemps peu touchée. On peut aussi faciliter la mémorisation de récits en présentant l’information de façon organisée, en omettant les détails, en soulignant les points importants, en résumant chaque partie avant de présenter la partie suivante, etc.

2. Apprendre ou réapprendre au patient des connaissances spécifiques qui le rendront plus autonome, en exploitant les systèmes mnésiques préservés. Par exemple, on essaie de faire réapprendre un trajet ou la manipulation d’un objet ménager en exploitant la mémoire procédurale (celle qui nous sert à faire des activités automatiques, comme le vélo). Cet apprentissage s’effectue en utilisant une technique d’apprentissage sans erreur, c’est-à-dire en guidant le patient au maximum dans les différentes étapes de la tâche : en effet, dans la mesure où les patients présentent un déficit majeur de la mémoire épisodique (la mémoire des événements personnellement vécus), ils ne se souviennent pas des erreurs qu’ils ont commises et ont donc tendance à les reproduire.

3. Structurer l’environnement du patient et lui fournir des aides externes pour compenser ses déficits mnésiques. Par exemple, les patients peuvent utiliser un « portefeuille de conversation » afin d’améliorer la quantité et la qualité de leurs discussions. Ce portefeuille mnésique contient des informations (des phrases simples et des images leur correspondant) liées à des faits que les patients ne réussissent pas à retenir. L’objectif est d’entraîner le patient à exploiter ce portefeuille durant ses conversations. Comme il existe une forte demande de prise en charge cognitive, les intervenants peuvent être tentés d’appliquer à tous les patients un programme général, « tout fait », de revalidation. Mais pour plus d’efficacité, il vaut mieux des stratégies « taillées sur mesure » afin de traiter les difficultés concrètes et quotidiennes du patient, qui peuvent varier d’une personne à l’autre en fonction de l’hétérogénéité des déficits, mais aussi en fonction de différences dans le style de vie ou l’environnement.

LMI : Où ces interventions vont-elles être pratiquées ?

Martial Van Der Linden : Il existe encore peu de lieux spécialisés mais le centre de jour (comportant des lieux de vie tels que cuisine, jardin, atelier, etc.) constitue une structure particulièrement bien adaptée aux personnes à un stade précoce de la maladie. Il permet de répondre à plusieurs objectifs : permettre l’évaluation du fonctionnement cognitif et du comportement ; déterminer une prise en charge dans des situations proches de la vie quotidienne ; fournir aux patients un lieu de rencontre et de loisirs ; offrir un soutien technique et psychologique aux proches. Dans les quelques centres de jours existant actuellement, ce sont essentiellement des psychologues, des orthophonistes et des ergothérapeutes qui collaborent aux interventions.

En fait, un enjeu important dans les années à venir sera de diffuser plus largement les méthodes d’intervention dans les structures de soins de santé.

LMI : Quels sont les progrès à venir pour ces méthodes d’intervention ?

Martial Van Der Linden : On connaît encore mal les mécanismes responsables des succès des interventions cognitives. Avec une meilleure compréhension de ces mécanismes, on devrait mieux identifier les patients pouvant bénéficier d’une intervention particulière. Un autre défi important, encore peu abordé, concerne l’association entre un traitement pharmacologique et les interventions cognitives, dans l’idée d’une potentialisation mutuelle. Enfin, les neuropsychologues engagés dans ces méthodes de revalidation cognitive doivent évaluer précisément l’efficacité de leurs interventions. Il s’agit d’établir qu’une amélioration a été observée et qu’elle se maintient suffisamment dans la vie quotidienne, mais aussi qu’elle est bien la conséquence spécifique de l’intervention. La reconnaissance des prises en charge par les responsables de la santé est à ce prix. ♦