soigner alzheimer

Pourra-t-on guérir de la maladie d’Alzheimer?

On guérira sans doute de la maladie d’Alzheimer. Un jour. Lorsque ses mécanismes seront mieux connus, que le diagnostic sera posé bien avant les premiers signes, qu’un vaccin sera trouvé. Sur tous ces points, la recherche avance à grands pas. Gilles Marchand

Il n’existe aucun moyen thérapeutique capable de vaincre la maladie, mais il vaut bien mieux poser le diagnostic le plus tôt possible. Même si les résultats de la prise en charge sont encore limités, elle sera toujours plus efficace aux débuts de la maladie qu’une prise en charge tardive. Or il faut compter une période moyenne de deux ans entre l’apparition des premiers signes cliniques (comme l’oubli des faits récents) et le diagnostic, alors que ce délai se situe autour d’un an dans d’autres pays européens. Dans un cas sur deux, la maladie ne serait pas diagnostiquée. Bref, de gros efforts restent à faire… Pour le professeur Bruno Dubois, neurologue à la Pitié-Salpêtrière et président du comité scientifique de l’association France Alzheimer, « il y a trois phases principales de la maladie : la période asymptomatique est celle du développement des lésions, trente à quarante ans avant les premiers signes cliniques ; la phase de la démence est le moment où le retentissement de la maladie entraîne la perte d’autonomie et la dépendance. Entre les deux, les premiers symptômes sont visibles : l’objectif est de les repérer le plus tôt possible, pour proposer un traitement médicamenteux (d’autant plus efficace qu’il aura été donné tôt) et inscrire le malade dans une prise en charge adaptée à sa situation. Les premiers symptômes caractéristiques touchent la mémoire ; ce qu’on appelle le syndrome amnésique hippocampique est très caractéristique de la maladie d’Alzheimer, avec des difficultés à se rappeler des informations récentes (par exemple, les activités de la matinée) et surtout l’absence d’aide apportée par des indices (le nom d’une personne qui a participé à ces activités). » L’examen neuropsychologique précis, en particulier sur la mémoire, est un très bon outil de diagnostic précoce. La confirmation de ce diagnostic peut être apportée, si nécessaire, par la neuroimagerie, en mesurant la taille de l’hippocampe (y a-t-il une atrophie ?), et par des marqueurs biologiques repérés dans le liquide céphalo-rachidien. Mais l’enjeu de taille n’est pas uniquement de repérer le plus tôt possible les symptômes. Il s’agit, pour les scientifiques, de trouver les moyens de détecter la maladie bien avant l’apparition de ces symptômes.

Les chercheurs espèrent dépister les malades des années, voire des dizaines d’années avant le moindre symptôme.

Les secrets révélés par l’IRM

Aujourd’hui, la détection précoce est un outil de recherche sans équivalent. Elle ouvre d’immenses possibilités sur la compréhension de la maladie et de son développement, et surtout sur des perspectives thérapeutiques inimaginables il y a encore dix ans. « Les progrès font suite à la connaissance », rappelle Bruno Dubois. « Mieux on connaît les premiers symptômes cliniques, plus on permet aux laboratoires pharmaceutiques de progresser vers de nouveaux médicaments. Les essais menés avec des malades diagnostiqués précocement leur permettent de vérifier l’efficacité des nouvelles molécules. »
Depuis les années 1990, les neurosciences développent des techniques capables de visualiser les aires cérébrales qui sont touchées par les plaques séniles (dépôts excessifs de peptides sur les neurones) et les dégénérescences neurofibrillaires (accumulation de protéines Tau à  l’intérieur des neurones). La technique de l’IRM (imagerie par résonance magnétique) permet de découvrir et mesurer l’atrophie de certaines zones du cerveau. Les améliorations constantes en termes de résolution spatiale facilitent toujours plus la détection précoce des signes neurologiques : quelles zones sont touchées ? Lesquelles sont au contraire préservées ? Quelle est la chronologie des lésions ? L’hippocampe, où toutes les informations mémorisées se rencontrent, est l’objet de toutes les attentions. S’il est atrophié, c’est un signe évocateur de l’entrée dans la maladie. L’IRM a aussi permis de découvrir des modifications du fonctionnement cérébral, sous la forme de réorganisations ; les pertes de mémoire des événements récents sont en partie compensées par le néocortex associatif, qui prend le relais de l’hippocampe. Le 13 juin dernier, dans l’Essonne, on inaugurait le chantier de construction de Neurospin, un ambitieux projet conçu par le Commissariat à l’énergie atomique. Cet outil d’IRM va utiliser des champs magnétiques de forte intensité, toujours sans danger mais qui vont permettre d’observer le cerveau de très près, jusqu’à l’unité fonctionnelle de quelques milliers de neurones. La comparaison d’images aussi précises de malades, d’individus sains et de souris promet de belles découvertes à venir.

LIRM, TEP ou EEG : quels outils pour diagnostiquer demain ?

L’IRM n’est pas la seule technique médicale efficace pour le diagnostic précoce. Le cerveau est examiné sous toutes les coutures par la TEP (tomographie par émissions de positons) et l’EEG (electroencéphalogramme). La TEP, utilisée depuis les années 1980, s’intéresse à l’activité synaptique, c’est-à-dire à la qualité des échanges d’informations entre les neurones, par les synapses. En mesurant la consommation de glucose et d’oxygène dans les zones cérébrales, elle confirme que la baisse de la consommation arrive bien avant les premiers signes visibles. Les chercheurs espèrent que la TEP permettra un jour de dépister les malades des années, voire des dizaines d’années avant le moindre symptôme.
Avec l’EEG, ce sont les activités électriques des cellules nerveuses qui sont mesurées. Produites spontanément par le cerveau, elles indiquent l’activité cérébrale associée à la mémoire, au langage, et à toutes les autres opérations cognitives. De ce côté aussi, les espoirs de détection très précoce se concrétisent. Des laboratoires de recherche français et japonais viennent de mettre au point un programme d’analyse informatique des EEG, qui distingue les signes annonçant la maladie des simples baisses de performance dues au vieillissement normal. Dernier point, et non des moindres : le diagnostic précoce présente un intérêt important en termes humains. La maladie d’Alzheimer touche un individu mais aussi une famille. Celle-ci sera d’autant plus soulagée qu’elle sera accompagnée dès les premiers moments, déstabilisants et pénibles à supporter. ♦

La future découverte d’un vaccin contre la maladie d’Alzheimer

Parmi les perspectives futures, le vaccin est sans conteste le plus grand espoir. De plus, la découverte récente du rôle joué par les cellules gliales a provoqué un émoi dans la communauté scientifique. Gilles Marchand

Si l’IRM ouvre des perspectives immenses pour la compréhension des mécanismes et le diagnostic précoce, l’objectif est aussi de tester de nouvelles voies thérapeutiques, en visualisant leurs effets sur le cerveau. Il existe des médicaments, mais ils sont peu nombreux et ne font qu’agir sur le ralentissement intellectuel. Les trois médicaments commercialisés – l’Aricept, le Reminyl et l’Exelon- fonctionnent de la même manière, en compensant la perte d’un neurotransmetteur très important, l’acetylcholine. Leur efficacité est contestée par certains scientifiques, et leurs défenseurs reconnaissent qu’ils ne marchent pas chez tous les malades. Malgré tout, si la prise en charge intervient aux débuts de la maladie, les neurologues constatent souvent une amélioration des performances cognitives et surtout de la mémoire. Aucun médicament curatif n’existe aujourd’hui : on ne guérit pas encore de la maladie d’Alzheimer. De nombreuses recherches sont menées pour agir non sur les symptômes, comme le font les médicaments actuels, mais sur les lésions elles-mêmes. L’idée est de ralentir le développement des plaques séniles et de la dégénérescence neurofibrillaire. Pour réussir ce pari, on étudie les facteurs qui peuvent protéger de la maladie, comme les anti-inflammatoires ou les œstrogènes. Une autre voie de recherche est d’identifier des molécules comme les inhibiteurs calciques, et d’utiliser leur capacité à ralentir la mort des neurones.

Aucun médicament curatif n’existe aujourd’hui: on ne peut toujours pas stopper l’évolution de la maladie.

Vaccin et astrocytes : la guérison en vue ?

Parmi les perspectives futures, le vaccin est sans conteste le plus grand espoir. Plus fort que le futur médicament qui diminuera le développement des lésions, il vise à débarrasser les neurones des plaques séniles déjà formées, et même à empêcher les dépôts de peptides amyloïdes à l’origine de ces plaques. L’objectif d’un vaccin est donc double : curatif et préventif. Depuis 1999, des recherches menées sur des souris atteintes par la maladie d’Alzheimer montrent la très grande efficacité des traitements à base d’anticorps. Ces anticorps agissent directement sur les peptides indésirables. En 2001, les premiers essais d’un vaccin expérimental sur l’homme se sont très bien passés : un quart des personnes avait développé des anticorps spécifiques. Un résultat très encourageant ! Mais les essais suivants, menés aux États-Unis et dans cinq pays européens, ont provoqué une douzaine de cas d’encéphalites (inflammation du cerveau). C’était suffisant pour que les laboratoires impliqués interrompent les essais, mais pas assez décevant pour que les recherches cessent. Entre les essais actuels et la mise au point d’un vaccin commercialisé, au moins dix ans vont s’écouler. Les regards se tournent aujourd’hui vers les premiers mois de 2006, qui vont être consacrés à un nouvel essai international sur plusieurs centaines de patients. Contrairement à l’essai de 2001, fondé sur la production d’anticorps par l’organisme, l’immunisation testée est de nature passive : les anticorps chargés de combattre les plaques séniles et limiter leur formation vont être injectés par voie intramusculaire. Avec l’espoir d’une réaction positive, sans les effets négatifs de défense immunitaire. Les premiers éléments de réponse sont attendus dans les prochains mois…

Une découverte capitale

Une découverte vient de causer un bel émoi dans la communauté scientifique : le rôle actif de certaines cellules jusqu’ici négligées, les cellules gliales. Surnommées astrocytes à cause de leur forme étoilée, elles sont dix fois plus nombreuses que les neurones qu’elles entourent. Jusqu’ici, les recherches portaient sur les neurones, considérés comme les pièces maîtresses du fonctionnement cérébral. Des études révélées depuis 2004, et menées par une équipe de l’Université de Lausanne, indiquent que les cellules gliales facilitent la communication cérébrale et même qu’elles ordonnent, en la diminuant ou la renforçant, l’activité des neurones. D’autres recherches montrent aujourd’hui que l’implication des astrocytes dans la maladie d’Alzheimer ne se résume pas à un rôle inflammatoire. La grande découverte est qu’elles servent aussi à désagréger les plaques séniles. L’objectif actuel est de trouver des molécules capables d’augmenter leur pouvoir nettoyant tout en diminuant leur pouvoir inflammatoire.
Les mécanismes en cause dans le développement de la maladie, le diagnostic précoce, les traitements : les domaines de recherche sont nombreux, et beaucoup sont très prometteurs. Qui sait si d’autres perspectives ne seront pas la solution. Peut-être les greffes neuronales ? L’idée est d’implanter du tissu neuronal pour régénérer les cellules nerveuses dans les zones touchées, et donc d’améliorer le fonctionnement du cerveau. Mais ces recherches sont très complexes à mener, et il faudra attendre d’en savoir plus sur l’efficacité des greffes dans la maladie de Parkinson, plus prometteuses, pour adapter les essais aux spécificités de la maladie d’Alzheimer. On l’aura compris, le chemin est long avant l’éradication de la maladie