idees recues tabac

Idées reçues sur le tabac

De nouvelles découvertes changent certaines idées reçues sur le tabac : il n’améliore pas les performances intellectuelles et la dépendance ne serait pas simplement liée à la nicotine… Par Hélène Vaillé

La France compte encore 14 millions de fumeurs, dont une écrasante majorité de fumeurs dits « réguliers » (qui fument au moins une cigarette par jour) (1). Autant de toxicomanes, à en croire les spécialistes de la dépendance… Le tabac nous est si familier qu’on en oublierait qu’il est une drogue. Et pas n’importe quelle drogue. Il est la drogue – devant la cocaïne, les amphétamines, la morphine – qui présente le taux de sevrage le plus bas et certainement aussi, celle qui présente la plus grande toxicité. Suspect numéro un des effets addictifs et délétères du tabac : la nicotine. L’alcaloïde focalise toutes les attentions depuis vingt ans. Or, contrairement à ce que l’on pourrait penser, le « comment » de ses effets sur la dépendance et sur la cognition fait encore débat. Parmi les milliers de composés qui composent la fumée du tabac – étrangement absents des études scientifiques – certains pourraient également contribuer à l’installation ou au maintien de la dépendance tabagique (voir Encadré Interview).

La nicotine ne pourrait stimuler que les fonctions cognitives des fumeurs en situation d’abstinence.

Allié ou ennemi du cerveau?

L’effet de stimulation intellectuelle attribué à la cigarette est-il avéré ? La nicotine mime les effets de l’acétylcholine (une molécule fabriquée par l’organisme) impliquée dans la mémoire et l’attention. Est-ce à dire qu’à chaque bouffée de tabac, un fumeur renforce ses fonctions cognitives ? Oui. Et non… « On a affirmé pendant très longtemps que la nicotine améliore les performances cognitives : elle renforcerait l’attention et de ce fait, la mémoire. Mais l’on se basait sur des observations faites sur des fumeurs chroniques placés en situation de sevrage, qui voyaient leurs capacités cognitives diminuer, explique le psychobiologiste Pier Vincenzo Piazza (Inserm, U 588, laboratoire de physiopathologie du comportement). Chez ces sujets, l’administration de nicotine provoque sans doute une amélioration notable des capacités cognitives. Une interprétation hâtive pourrait laisser penser que la nicotine stimule nos fonctions cognitives… La réalité est plus complexe, dans la mesure où la même expérience reproduite chez les non-fumeurs ne permet pas de conclure à un effet renforçant de la nicotine. La nicotine stimulerait les fonctions cognitives des seuls fumeurs en situation d’abstinence.

Les recherches de Pier Vincenzo Piazza expliquent ce curieux résultat par une hypothèse en apparence contradictoire : la nicotine exerce un effet délétère sur nos neurones. « La nicotine est très peu toxique, voire inoffensive pour les neurones matures, rappelle-t-il. Il semble en revanche qu’elle soit très dangereuse pour les neurones immatures. Le fœtus, dont les neurones sont immatures, subit ainsi de plein fouet les effets délétères de la nicotine absorbée par la mère ». La toxicité fœtale de la nicotine est connue des chercheurs depuis longtemps. Et l’on supposait que le cerveau adulte (composé à 99 % de neurones matures) était à l’abri de cette toxicité… Les travaux de Pier Vincenzo Piazza montrent qu’il n’en est rien : « certaines zones du cerveau adulte continuent à produire de nouveaux neurones. En particulier l’hippocampe qui est impliqué dans les processus de cognition et plus précisément dans la mémorisation. La nicotine est toxique pour ces nouveaux neurones qu’elle tue à plus de 50 % ». Ainsi s’expliqueraient les difficultés d’attention et de mémorisation observées chez les fumeurs chroniques en situation d’abstinence : « les fumeurs chroniques développent un déficit cognitif, compensé au quotidien par la prise de nicotine ». En d’autres termes, chez les fumeurs, la nicotine ne fait que restaurer ce qu’elle détruit par ailleurs…