enfant surdouee

Les surdoués: une intelligence à part…

Ils sont exceptionnels dans certains domaines, immatures dans d’autres. Ils sont concernés par l’échec scolaire. Certains sont détectés, d’autres restent invisibles. Qui sont ces enfants à haut potentiel ? Par Gilles Marchand

Surdoués, “intellectuellement précoces”, “haut potentiel”… Aucune définition n’est totalement adaptée à ces enfants appartenant à une minorité, celle des quotients intellectuels élevés et des grands créatifs. Parler de surdoué est trop associé, dans l’imaginaire populaire, au génie, qui ne concerne en fait qu’une infime partie des enfants concernés. “Intellectuellement précoce” donne l’impression que l’enfant est simplement en avance pour son âge de développement. Là aussi, l’expression ne rend pas totalement compte de cette réalité. Pas plus qu’”haut potentiel”. Mais ce terme a le mérite de dissocier la (ou les) compétence, prête à devenir une surcompétence, un talent, et le fait qu’un ensemble de facteurs permet ou empêche l’enfant de se développer en intégrant et tirant le meilleur de ce “don”. On a du mal à définir qui sont les surdoués, à comprendre ce qui les distingue des enfants de leur âge, et ce qui explique des paradoxes comme l’échec scolaire (voir « À l’école des surdoués »). Bien sûr, les choses sont beaucoup plus claires aujourd’hui, grâce aux connaissances accumulées depuis près d’un siècle. Au début des années 1920, Lewis Terman, professeur de psychologie, commence une enquête longue de trente ans : suivre l’évolution et le devenir de 1 500 enfants surdoués. Une grande partie de ces enfants a fait des études supérieures et a réussi professionnellement. Une recherche menée par une équipe de l’Université de Grenoble, parue en 2004, s’est intéressée à la qualité de vie de surdoués à l’âge de la retraite. Même s’ils sont plus nombreux que la moyenne à présenter des signes d’anxiété et de déprime, les seniors surdoués tirent un bilan très positif de leur vie (71 %, contre 39 % des autres retraités) et s’estiment aussi heureux que lorsqu’ils étaient jeunes (79 % contre 46 %). Être surdoué, ce serait donc une chance ? On pourrait le croire…Pourtant, tout n’est pas si simple pour les 3 % d’enfants considérés comme intellectuellement précoces. Ce cadeau génétique et environnemental peut aussi devenir un cadeau empoisonné. Toutes les pièces du puzzle ne sont pas encore connues, en matière de détection et de prise en charge éducative, et les défis restent nombreux, autant sur la question de l’origine que celle du développement cognitif, complexe et hypersensible à l’environnement social et éducatif.

Bébés, ils sont très éveillés et attentifs à leur environnement, et montrent déjà une émotivité et une sensibilité importantes. Leur motricité se développe dans les premières années, ils marchent et parlent plus tôt que les autres enfants. À l’âge de l’entrée en école élémentaire, ils recherchent les conversations d’adultes et connaissent des concepts alors que les enfants du même âge en sont encore à acquérir un vocabulaire simple, basé sur des éléments concrets. Les études menées montrent que les enfants surdoués traitent les informations, au niveau perceptif et cognitif, beaucoup plus vite que la moyenne. Elles indiquent également une meilleure mémoire, une concentration souvent exceptionnelle (au moins sur les sujets qui les intéressent) et de grandes capacités d’attention, de réflexion et d’analyse. Souvent, le potentiel de ces enfants s’exprime aussi au niveau de la créativité et de l’imagination. Très curieux, ils se posent des questions existentielles sur la vie et la mort. On pourrait facilement, avec tous ces éléments, supposer que l’enfant se développe harmonieusement, très en avance sur son âge, et que ses facultés « hypertrophiées » ne peuvent que le servir dans le bon sens. Pas si sûr : la conscience de sa « différence » est souvent mal vécue, et l’empêcher de nouer des relations amicales. Alors qu’il a le sentiment de tout comprendre, il ne s’adapte pas toujours aux apprentissages enseignés et peut se retrouver en échec scolaire, paradoxe qu’il peut avoir beaucoup de mal à supporter, qui peut l’isoler. D’autres décalages existent : sa précocité intellectuelle ne s’accompagne pas d’une précocité affective ou motrice.Il a beau comprendre avec beaucoup d’acuité le monde dans lequel il vit, il n’a pas les « outils » psychologiques pour y faire face. Il a beau s’exprimer très bien, il ne peut apprendre à écrire plus rapidement que le développement de sa motricité ne le permet, et les difficultés voire les retards d’écriture sont fréquents. Par bien des aspects,l’enfant à haut potentiel intellectuel vit dans un monde qu’il ne comprend pas et qui ne le comprend pas, rendant difficile son adaptation sociale et sa construction psychologique.

De nombreux psychologues refusent de se baser sur le QI pour évaluer le potentiel d’un enfant et détecter une éventuelle précocité.

Un fonctionnement cérébral particulier

On ne connaît pas encore les raisons qui expliquent la précocité intellectuelle, si ce n’est qu’elle est, en partie, d’origine génétique. Au niveau physiologique, une recherche a récemment montré que les enfants précoces avaient des phases rallongées de sommeil paradoxal, phases durant lesquelles les informations et les expériences de la journée se réorganisent et impriment leur marque. Cette donnée peut expliquer les capacités de mémoire hors du commun. On sait également que le cerveau fonctionne avec certaines particularités, comme la plus grande rapidité de la conduction nerveuse (qui permet la transmission des informations dans les réseaux cérébraux). Les enfants à haut potentiel utilisent leur cortex préfrontal de façon optimisée. Situé à l’avant du cerveau, il est très impliqué dans les activités, leur planification et leur exécution. Les enfants peuvent ainsi, davantage que les autres de leur âge, se focaliser sur un problème sans être perturbés par des informations inutiles à la stratégie pour le résoudre. Il est rare que le haut potentiel soit repéré avant les premières années de scolarité, voire l’entrée au collège. C’est le quotient intellectuel qui reste souvent la seule mesure utilisée, à partir d’échelles de type WISC. La Wechsler Intelligence Scale for Children est composée de plusieurs tests – compréhension verbale, arithmétique, vocabulaire, classement d’images par catégories, etc. qui calculent un QI “verbal”, un QI “performance”, et un QI global. Celui-ci doit être au moins de 130 pour parler de précocité intellectuelle, et de 145 pour qualifier l’enfant de surdoué (un QI “normal” est situé autour de 100). Très utilisée, cette mesure est de plus en plus contestée. “C’est une question sensible, confirme Maria Pereira-Fradin, maître de conférence en psychologie. Le QI a un avantage : c’est un indice précis, un chiffre qui situe un enfant par rapport aux enfants du même âge. Même si la mesure présente un certain confort, elle a de sérieuses limites qu’on a tendance à oublier. Situer un enfant dans sa tranche d’âge, avec un chiffre global, ne donne pas beaucoup d’informations sur son fonctionnement cognitif. De nombreux psychologues refusent de se baser uniquement sur le QI pour évaluer le potentiel d’un enfant et détecter une éventuelle précocité.”

Le QI contesté

Un point de vue confirmé par Todd Lubart, professeur de psychologie différentielle : “Pour ces enfants, il peut exister de fortes différences entre les domaines cognitifs, dont le QI ne rend pas compte. En plus, les tests classiques ne sont pas toujours assez sensibles pour montrer la réalité des compétences des enfants à haut potentiel.” On l’a compris, le QI ne remporte plus l’adhésion. Faut-il le supprimer purement et simplement ? Et d’autres mesures peuvent-elles le remplacer ? Maria Pereira-Fradin rajoute que “Le QI restera encore longtemps utilisé, mais il faut en combler les lacunes. Il y a un élargissement des moyens d’identification, mais qui n’a pas encore abouti dans les pratiques. Certaines caractéristiques non intellectuelles sont très importantes dans le phénomène : des traits de personnalité, la motivation et la créativité, que l’on peut évaluer. Le QI est une mesure d’intelligence globale intimement liée aux aptitudes demandées à l’école. Or, le haut potentiel ne se résume pas à cela.”

Surdoué… mais pas partout

Dans de nombreux pays, notamment anglo-saxons, on utilise une procédure basée sur plusieurs indices complémentaires, comme des tests de raisonnement abstrait, des informations autres que les chiffres (échelles d’observation ou d’évaluation remplies par les parents, les enseignants, voire les enfants eux-mêmes) et des mises en situation qui évaluent la créativité ou la capacité à utiliser telle ou telle aptitude. Car toutes les aptitudes cognitives ne sont pas développées de la même manière chez un enfant à haut potentiel. Pour n’importe quel individu, l’intelligence n’est pas unitaire, elle est plurielle. “Chez tous les enfants, il y a des points forts et des points faibles. Mais pour les enfants à haut potentiel, les points forts sont très développés, et les différences entre ses diverses capacités cognitives sont simplement de plus grande amplitude, explique Maria Pereira-Fradin. Cette très forte hétérogénéité ne facilite pas la détection et la reconnaissance du haut potentiel de l’enfant. Des enfants vraiment exceptionnels dans un domaine, les mathématiques par exemple, ne seront pas considérés comme exceptionnels car leur niveau de langage est moyen. L’hétérogénéité est l’expression de capacités particulièrement élevées dans un domaine, qui font apparaître un niveau normal dans un autre domaine comme une faiblesse, ce qui est absurde.” Les enfants à haut potentiel ont d’ailleurs souvent une mauvaise image d’eux-mêmes : ils sont conscients de ne pas être au-dessus de la norme dans certains domaines, et pour eux, ce n’est pas normal. L’intelligence, pour des chercheurs américains comme Howard Gardner et Robert Sternberg, n’est pas unitaire. Sternberg, très influent dans la recherche sur les enfants surdoués, considère que l’intelligence comporte trois volets principaux : l’intelligence analytique (logico-mathématique, verbale, bref “académique”), l’intelligence pratique et l’intelligence créative. Le haut potentiel peut se manifester dans n’importe lequel de ces domaines. Et la créativité ressort comme un des axes de recherche les plus prometteurs. Pour Todd Lubart, spécialiste de ce domaine, “les enfants reconnus par le QI comme ayant un haut potentiel tendent à devenir des adultes performants, heureux, respectés dans leur champ professionnel, mais pas des personnalités remarquables. Si on s’intéresse à des gens exceptionnels, comme des prix Nobel, on constate qu’ils n’étaient pas souvent des enfants identifiés comme ayant un haut potentiel. Ils ne sont pas repérés, alors que les grandes innovations, les nouveaux produits et services (Internet, par exemple), sont la raison d’être des hauts potentiels créatifs.”

Intelligence et créativité

Les recherches montrent que ce sont la personnalité et la motivation qui rendent possibles le développement de la créativité. Mais celle-ci n’est pas déconnectée du développement cognitif : “Le développement de la créativité n’est pas linéaire : il y a des moments d’affaiblissement, et ça repart ensuite, explique Todd Lubart. Ces moments sont liés à des facteurs externes, comme le passage en cours préparatoire ou au collège. Vers 9-10 ans, il y a également un affaiblissement créatif indépendant de ces changements externes. Il y a donc en jeu un facteur interne à l’enfant : les interférences dues au fort développement cognitif à ce moment, qui ne laisse pas à la créativité la possibilité de s’exprimer. Elle est en sommeil, avant de se développer à nouveau.” Ce sont des faits que les parents, les enseignants et les psychologues scolaires doivent mieux connaître pour accompagner l’enfant dans sa propre évolution, avec les moyens adaptés. Car “il faut un contexte environnemental, apporté par la famille et l’école, pour permettre la transformation d’un don ou d’un haut potentiel en réel talent.”